Trump, le Lesotho et la taxe de l’oubli : chronique d’une punition absurde


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Trump et le Lesotho
Trump et le Lesotho illustration

Relégué aux marges de la géopolitique, le Lesotho a fait irruption sur la scène internationale après avoir été la cible inattendue des invectives de Trump puis des nouvelles mesures douanières du président américain. En imposant une taxe record de 50 % à ce petit royaume d’Afrique australe, Donald Trump menace l’économie textile locale, déjà fragilisée par la suspension brutale de l’aide sanitaire américaine. Derrière l’anecdote diplomatique, un drame social et sanitaire se dessine.

C’est peut-être la première fois que le Lesotho fait autant parler de lui. Et pourtant, ce petit royaume montagneux d’Afrique australe aurait préféré rester dans l’ombre plutôt que d’apparaître dans les discours de Donald Trump. Début mars, le président américain déclarait, goguenard, que « personne ne sait où se trouve le Lesotho ». Un mois plus tard, ce pays de 2,3 millions d’habitants est frappé par une taxe douanière de 50 %, la plus élevée imposée par l’administration Trump dans sa nouvelle guerre commerciale globale.

Du mépris au tarif maximum

La déclaration du président, jugée condescendante, avait suscité l’indignation au Lesotho. Le ministre des Affaires étrangères avait exprimé sa « stupeur » face à une remarque « insultante et inutile ». Mais c’est la décision qui a suivi qui a vraiment choqué : le Lesotho, qui exporte principalement des vêtements vers les États-Unis, notamment des jeans Levi’s fabriqués à Maseru, s’est vu infliger une taxe inédite. Un coup de massue pour une économie dont 10 % du PIB dépend de ces exportations.

Le ministre du Commerce Mokhethi Shelile, abasourdi, a annoncé dans l’urgence l’envoi d’une délégation à Washington pour plaider la cause du pays. Il redoute la fermeture imminente de plusieurs des 11 usines textiles du pays, où travaillent près de 12 000 personnes, principalement des femmes.

Une économie à genoux

Le Lesotho n’a ni pétrole, ni métaux rares. Ce qu’il exporte : des diamants, un peu d’eau minérale et surtout, des vêtements fabriqués dans le cadre de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), un accord commercial favorisant les exportations africaines vers les États-Unis sans droits de douane. Avec la décision de Trump, c’est tout le modèle de l’AGOA qui vacille.

Pourquoi le Lesotho ? Certains évoquent le déficit commercial abyssal entre les deux pays : les États-Unis ont importé pour 237 millions de dollars de marchandises du Lesotho en 2024, contre seulement 2,8 millions d’exportations. Mais ce déséquilibre reflète surtout la réalité d’un petit pays pauvre, incapable d’acheter davantage. L’argument de la réciprocité tarifaire semble donc bancal, d’autant que d’autres membres de l’Union douanière d’Afrique australe (SACU) ont été bien moins taxés : 30 % pour l’Afrique du Sud, 21 % pour la Namibie, 10 % pour l’Eswatini.

Une crise sanitaire aggravée

Le désastre économique en gestation s’ajoute à une crise sanitaire d’ampleur. Le Lesotho a l’un des taux de prévalence du VIH les plus élevés au monde : plus de 18 % des adultes de 15 à 49 ans sont séropositifs. Le pays bénéficiait jusqu’ici d’un soutien crucial du PEPFAR, le plan d’urgence américain contre le sida. Mais Trump a gelé l’ensemble des programmes de l’USAID pendant 90 jours, faisant disparaître du jour au lendemain 72 % des aides destinées au Lesotho.

Résultat : 804 professionnels de santé licenciés, des campagnes de prévention à l’arrêt, des ruptures de traitement pour des milliers de patients. Le ministre de la Santé, Selibe Mochoboroane, a reconnu que le pays ne pourrait maintenir les activités sans soutien international.

Vers un réalignement stratégique ?

Face à cette double crise, économique et sanitaire, des voix s’élèvent pour appeler à une réorientation des priorités. L’économiste togolais Kwami Ossadzifo Wonyra voit dans cette rupture une opportunité : « C’est peut-être le moment pour les pays africains de renforcer leur intégration régionale et de se tourner vers d’autres partenaires, notamment asiatiques. »

Un appel partagé par plusieurs dirigeants africains, qui considèrent les décisions de Washington comme le symptôme d’un désengagement durable des États-Unis en Afrique. Une opportunité que la Chine a tout de suite senti pour tenter de prendre la place. En 2024, les échanges entre l’Afrique et les États-Unis représentaient 39,5 milliards de dollars d’importations américaines (dont la moitié avec l’Afrique du Sud et le Nigeria) – à peine un mois d’échanges avec le Mexique. Autant dire que, pour Washington, le Lesotho est négligeable. Mais pour les milliers de femmes qui cousent des jeans dans les usines de Maseru, c’est une question de survie.

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