
À l’Est de la RDC, le conflit entre les FARDC et le M23 continue de faire rage, en dépit de plusieurs cessez-le-feu conclus entre les belligérants. Sur le terrain, l’avantage est du côté des rebelles qui ont réussi à occuper de larges pans du territoire congolais allant du Nord au Sud-Kivu. Un mouvement rebelle fût-il soutenu par le Rwanda qui arrive à tenir en respect l’armée congolaise. Comment comprendre l’avancée du M23 en RDC ? Et que faut-il attendre des médiations en cours pour la résolution du conflit. Autant de questions aussi préoccupantes les unes que les autres. Pour y répondre, nous nous sommes tournés vers un politologue, expert en défense, sécurité et géopolitique. Docteur Édouard Épiphane Yogo enseigne, depuis quelques années, à l’Université de Yaoundé II tout en dirigeant le Bureau des études stratégiques (BESTRAT), un Think Tank basé à Yaoundé et spécialisé dans les questions sécuritaires.
Afrik : Depuis novembre 2021, le M23, une rébellion vaincue en 2013, a refait surface en RDC, a gagné du terrain au point de se rendre aujourd’hui maître d’une grande partie des territoires du Nord et du Sud-Kivu. Le mouvement rebelle prétendument soutenu par le Rwanda inflige de sérieuses défaites à l’armée congolaise. On dirait un combat de David contre Goliath lorsqu’on compare la RDC au Rwanda. Le M23, c’est qui et que revendique-t-il au juste ?
Le Mouvement du 23 mars (M23) est une rébellion active dans l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC), principalement dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Formé en 2012 par d’anciens membres du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), le M23 tire son nom des accords de paix signés le 23 mars 2009 entre le gouvernement congolais et le CNDP, accords que les rebelles accusent Kinshasa de ne pas avoir respectés. Le groupe est principalement composé de Tutsi congolais et est accusé de recevoir un soutien militaire et logistique du Rwanda, bien que Kigali ait toujours nié ces allégations.
Les revendications du M23 incluent une meilleure représentation politique des Tutsi congolais, la protection de leurs communautés, ainsi que des réformes au sein des forces armées et de l’administration publique de la RDC. Depuis sa résurgence en 2021, le M23 a intensifié ses actions militaires, s’emparant de territoires stratégiques et exacerbant la crise humanitaire dans la région. Les Nations unies et diverses organisations internationales ont condamné les exactions commises par le M23, notamment les violations des droits de l’homme, les déplacements forcés de populations et le recrutement d’enfants soldats. Malgré les pressions internationales et les efforts diplomatiques pour parvenir à un cessez-le-feu, le M23 continue de représenter une menace significative pour la stabilité et la sécurité de l’Est de la RDC.
Comment expliquez-vous les défaites successives des FARDC devant ce mouvement rebelle ?
Les Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) ont subi plusieurs revers face au M23, et plusieurs facteurs expliquent ces défaites. Premièrement, les FARDC sont confrontées à des problèmes structurels, notamment un manque de formation adéquate, une logistique défaillante et une corruption endémique qui affecte le moral des troupes. Deuxièmement, le M23 bénéficie d’une connaissance approfondie du terrain montagneux et dense de l’Est de la RDC, ce qui lui confère un avantage tactique pour mener des opérations de guérilla. Troisièmement, le soutien présumé du Rwanda au M23, bien que nié par Kigali, fournit aux rebelles des ressources supplémentaires en termes d’armement, de renseignement et de logistique. Ce soutien externe permet au M23 de mener des offensives coordonnées et de résister aux contre-attaques des FARDC.
De plus, la multiplicité des groupes armés opérant dans la région complique la tâche des FARDC, qui doivent disperser leurs forces sur plusieurs fronts, diluant ainsi leur efficacité. Enfin, les tensions politiques internes et le manque de coordination entre les différentes branches des forces de sécurité congolaises entravent la mise en place d’une stratégie cohérente pour contrer le M23. Ces éléments combinés expliquent en partie pourquoi les FARDC peinent à contenir l’avancée du M23 et à restaurer l’autorité de l’État dans les zones affectées par le conflit.
Pendant longtemps, Félix Tshisekedi a refusé catégoriquement tout dialogue direct avec le M23. Mais, avec l’occupation de Goma, Bukavu et d’autres localités importantes, il a reconsidéré sa position. Quelle appréciation faites-vous de ce changement de posture du Président congolais ?
Initialement, le Président Félix Tshisekedi adoptait une position inflexible, refusant tout dialogue avec le M23, qu’il considérait comme une émanation du Rwanda et un groupe terroriste illégitime. Cette posture visait à affirmer la souveraineté de la RDC et à éviter de légitimer une rébellion par des négociations directes. Cependant, face à l’escalade du conflit, à la prise de villes stratégiques comme Goma et Bukavu par le M23, et à la pression internationale croissante, Tshisekedi a reconsidéré sa position en acceptant l’idée de pourparlers directs. Ce revirement peut être interprété comme une démarche pragmatique visant à explorer toutes les voies possibles pour restaurer la paix et éviter une détérioration supplémentaire de la situation humanitaire.
Toutefois, ce changement de posture comporte des risques politiques internes, notamment la perception d’une concession aux rebelles et la possible démoralisation des forces armées. Néanmoins, en privilégiant le dialogue, Tshisekedi démontre une volonté de rechercher une solution durable au conflit, reconnaissant que la voie militaire seule n’a pas apporté les résultats escomptés. Cette approche pourrait également faciliter une plus grande implication de la communauté internationale et des acteurs régionaux dans la médiation du conflit.
On a vu que la médiation angolaise, malgré toute la détermination du Président Lourenço, n’a pas réussi à réunir les deux parties belligérantes. Mais, Félix Tshisekedi et Paul Kagame se sont réunis à Doha, au Qatar où une rencontre préparatoire pour des négociations directes est prévue le 9 avril. Au fond, qu’est-ce qui n’a pas marché dans la médiation angolaise ?
La médiation angolaise, menée par le Président João Lourenço, visait à faciliter le dialogue entre le gouvernement congolais et le M23 pour parvenir à une résolution pacifique du conflit. Cependant, plusieurs facteurs ont contribué à l’échec de cette initiative. Premièrement, le manque de confiance entre les parties prenantes a entravé les discussions. Le gouvernement congolais percevait le M23 comme une marionnette du Rwanda, tandis que le M23 accusait Kinshasa de ne pas respecter ses engagements antérieurs.
Deuxièmement, l’absence de pression efficace sur les parties pour respecter les accords et cesser les hostilités a limité l’impact de la médiation. Troisièmement, la complexité du conflit, impliquant non seulement des acteurs locaux mais aussi des intérêts régionaux et internationaux, a compliqué la tâche de l’Angola en tant que médiateur. Enfin, des initiatives parallèles, comme la médiation qatarie, ont pu être perçues comme une concurrence, réduisant la cohésion des efforts diplomatiques et diluant l’efficacité de la médiation angolaise.
Après l’entrevue de Doha entre Tshisekedi et Kagame, l’Angola n’a pas caché son agacement et a mis fin à sa médiation dans le conflit. Quelle lecture faites-vous de cette réaction angolaise ?
La décision de l’Angola de se retirer de la médiation dans le conflit opposant la RDC au M23 reflète une frustration face à l’échec des négociations précédentes et à l’ingérence d’acteurs extérieurs. Initialement, l’Angola avait obtenu l’accord des deux parties pour des pourparlers directs à Luanda le 18 mars 2025. Cependant, ces discussions ont été annulées à la dernière minute, le M23 se retirant en raison de sanctions imposées par l’Union européenne à ses dirigeants. Parallèlement, la tenue de négociations à Doha, sous l’égide du Qatar, a surpris Luanda, qui y a vu une marginalisation de son rôle. En conséquence, l’Angola a annoncé la fin de sa médiation, estimant que des éléments externes avaient compromis le processus africain en cours.
Pensez-vous que les négociations de Doha peuvent déboucher sur un véritable règlement du conflit ?
Les négociations prévues à Doha entre le gouvernement de la République Démocratique du Congo (RDC) et les rebelles du M23, sous l’égide du Qatar, suscitent à la fois espoirs et scepticismes quant à leur potentiel pour aboutir à une résolution durable du conflit. D’une part, ces pourparlers représentent une avancée notable, marquant la première rencontre directe entre les deux parties depuis la résurgence du M23 en 2021. Le choix du Qatar comme médiateur introduit un acteur neutre, potentiellement capable de faciliter un dialogue constructif. De plus, la participation des dirigeants congolais et rwandais à des discussions antérieures à Doha témoigne d’une volonté régionale de collaborer pour la paix.
Cependant, plusieurs obstacles demeurent. Les précédents cessez-le-feu ont été rapidement violés, notamment avec la récente prise de Walikale par le M23, malgré les appels à la cessation des hostilités. De plus, la complexité du conflit, impliquant des acteurs régionaux et des intérêts économiques liés aux ressources minérales, complique la mise en œuvre d’accords de paix. En vérité, bien que les négociations de Doha constituent une opportunité significative pour avancer vers la paix, leur succès dépendra de la sincérité des engagements des parties, de la mise en place de mécanismes de suivi efficaces et de l’implication continue de la communauté internationale pour garantir le respect des accords conclus.