De la Kabylie à l’UNESCO : l’émail kabyle, trésor argenté du patrimoine algérien


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émail Kabyle
émail Kabyle

L’Algérie vient de déposer auprès de l’UNESCO la candidature des bijoux émaillés kabyles, ces ornements d’argent aux couleurs éclatantes qui parent les vêtements féminins traditionnels. Une démarche qui pourrait offrir à ce savoir-faire millénaire une reconnaissance mondiale en 2025.

L’Algérie poursuit son ambitieux travail de valorisation de son patrimoine culturel immatériel. Le ministère de la Culture et des Arts a annoncé le dépôt officiel, le 31 mars 2025, auprès de l’UNESCO, d’un dossier de candidature visant à inscrire « L’art de décorer les vêtements féminins avec des bijoux en argent émaillé de la région de Kabylie » sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Cette démarche s’inscrit dans le cadre des efforts constants de l’État algérien pour faire reconnaître la richesse et la diversité de son héritage vivant et renforcer sa présence sur la scène culturelle internationale. La cérémonie de dépôt électronique, supervisée dimanche dernier à Alger par le ministre Zouhair Bellou, s’est tenue au Centre national de recherche en préhistoire, anthropologie et histoire, en coordination avec le ministère des Affaires étrangères.

Un savoir-faire ancestral en lumière

L’argent émaillé de Kabylie, aux couleurs chatoyantes et aux motifs géométriques distinctifs, constitue un langage esthétique, social et identitaire transmis de génération en génération. Chaque bijou porté sur les vêtements féminins kabyles — fibules, colliers ou pendeloques — raconte l’histoire d’un peuple, de ses rites, de ses fêtes, et de son ancrage dans les montagnes berbères.

Cette technique d’émaillage, vieille de plusieurs siècles, combine la délicatesse du travail d’orfèvrerie et la maîtrise des émaux colorés. Le bleu profond symbolisant le ciel et l’eau, le vert représentant la nature, le jaune évoquant le soleil et le rouge incarnant la vie sont fusionnés avec l’argent selon des méthodes traditionnelles nécessitant patience et précision. Chaque motif géométrique ou floral porte une signification particulière, formant un véritable code culturel que les femmes kabyles ont su préserver.

La candidature algérienne souligne le caractère collectif de ce savoir-faire, qui mobilise artisans-orfèvres, brodeuses, stylistes traditionnelles et femmes porteuses de la mémoire, au sein d’un tissu vivant de pratiques culturelles enracinées. Le dossier a été préparé avec la participation active de chercheurs, de musées, d’ateliers et d’associations locales, témoignant d’une approche inclusive du patrimoine.

Une dynamique de reconnaissance internationale

Avec huit éléments déjà inscrits à titre national, dont le plus récent est le costume de fête féminin de l’Est algérien, l’Algérie se distingue comme l’un des pays les plus dynamiques en matière de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Parmi ces trésors déjà reconnus figurent la Sbeïba (rituel célébré à Djanet), l’Imzad (musique traditionnelle touarègue), le costume nuptial de Tlemcen, le Rakb de Sidi Cheikh, le couscous (partagé avec d’autres pays du Maghreb), la calligraphie arabe et les connaissances et savoir-faire liés à la distillation de l’eau de rose.

À ces inscriptions s’ajoutent cinq autres éléments partagés avec des pays voisins, confirmant une volonté d’ouverture et de dialogue interculturel.

Parmi les projets à l’étude pour les prochaines campagnes figurent des styles musicaux emblématiques de différentes régions, ainsi que des tenues traditionnelles masculines et féminines du centre et du sud du pays. Tous ces dossiers sont en cours de finalisation en vue des prochaines sessions du Comité international de l’UNESCO.

Une politique culturelle offensive

Derrière cette stratégie patrimoniale, l’enjeu est double : il s’agit à la fois de préserver une diversité culturelle souvent menacée par l’uniformisation mondiale, et de consolider une identité nationale fondée sur la reconnaissance de toutes ses composantes régionales et historiques.

L’Algérie, en choisissant de valoriser des pratiques issues de la Kabylie et de les porter sur la scène internationale, adresse aussi un message fort : celui d’une culture plurielle, vivante, où les femmes jouent un rôle central dans la transmission de la mémoire et du geste.

Une reconnaissance internationale aurait des retombées considérables pour l’économie locale. Les artisans kabyles, qui luttent parfois contre la concurrence des productions industrielles, verraient leur travail valorisé sur le marché national et international. Le tourisme culturel pourrait également en bénéficier, avec le développement de circuits thématiques autour de l’artisanat traditionnel, des ateliers de création et des musées ethnographiques. Une opportunité de développement durable qui permettrait de préserver ce patrimoine tout en lui donnant un nouvel élan économique.

Le verdict de l’UNESCO devrait être connu courant 2025. En attendant, c’est tout un art de vivre et de créer qui continue de vibrer au rythme des ateliers d’orfèvrerie kabyle, en attendant peut-être une consécration mondiale.

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