
Premier Algérien admis à l’École des Beaux-Arts de Paris dans les années 1950, Choukri Mesli a marqué de son empreinte la peinture moderne algérienne. Artiste engagé, figure de proue de la scène postcoloniale, il a traversé l’histoire contemporaine de son pays avec une fidélité constante à l’art comme vecteur de liberté, d’identité et de résistance. Moins célébré qu’il ne le mériterait aujourd’hui, son œuvre reste pourtant fondamentale pour comprendre l’évolution de la création artistique en Algérie.
Une vocation précoce, un parcours pionnier
Né en 1931 à Tizi Ouzou, au cœur de la Kabylie, Choukri Mesli manifeste très tôt un goût affirmé pour le dessin. Après une formation initiale à l’École des Beaux-Arts d’Alger, il part en 1951 à Paris où il devient le premier Algérien à intégrer la très prestigieuse École nationale supérieure des Beaux-Arts. Ce passage dans la capitale française lui ouvre un univers nouveau, peuplé des figures de l’avant-garde européenne — Matisse, Picasso, Klee — mais c’est aussi là qu’il mesure l’écart entre une scène artistique occidentale dominante et la richesse plastique encore méconnue des cultures maghrébines.
L’art et la lutte pour l’indépendance
Mesli ne sépare jamais l’art de l’histoire. Dès le début du soulèvement algérien, il rejoint les rangs du Front de libération nationale (FLN), dont il devient un relais artistique. Il réalise notamment des affiches de propagande et collabore à des publications militantes. Comme nombre d’intellectuels algériens de l’époque, il voit dans l’indépendance non seulement une libération politique, mais aussi un acte de réappropriation culturelle.
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À l’indépendance, en 1962, il retourne en Algérie et s’implique activement dans la reconstruction artistique du pays. Nommé professeur à l’École nationale des Beaux-Arts d’Alger, il participe à la formation d’une nouvelle génération de plasticiens. En 1967, avec Denis Martinez, il cofonde le groupe Aouchem (le tatouage, en arabe), qui propose un art résolument moderne nourri des signes ancestraux de l’Afrique du Nord — motifs berbères, calligraphie, symbolisme populaire. À travers cette démarche, Mesli cherche à formuler une expression artistique authentiquement algérienne, affranchie à la fois du mimétisme occidental et du folklorisme figé.

Sur le plan plastique, Mesli développe un langage personnel. Sa peinture se caractérise par un travail sur les signes, les rythmes, les structures presque architecturales. Elle évoque des paysages mentaux, des cartographies imaginaires où se croisent mémoire et abstraction. Jamais didactique, son œuvre reste pourtant traversée par l’histoire, par l’idée de traces : celles des cultures anciennes comme celles, plus récentes, des luttes passées et à venir.
Le silence de l’exil et un héritage à redécouvrir
Dans les années 1990, comme beaucoup d’intellectuels, il quitte Alger au début de la décennie noire pour se réfugier en France. Ce départ marque une rupture profonde : affecté par la situation, il cesse de peindre. Ce long silence artistique ne l’éloigne pas pour autant du monde de la création, mais il s’installe dans une forme de retrait, marqué par la douleur d’une Algérie déchirée. En 2009, à l’occasion du Festival Panafricain d’Alger, une grande exposition lui est consacrée au Musée d’Art moderne d’Alger.
Choukri Mesli s’éteint en 2017 dans un relatif anonymat a Rueil Malmaison. Pourtant, son œuvre, son parcours et son engagement continuent d’inspirer nombre d’artistes. Peu présent dans les collections publiques ou les discours officiels, il revient peu à peu dans les esprits à travers les travaux de critiques, d’historiens de l’art et de jeunes plasticiens qui revendiquent son influence.
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À l’heure où la société algérienne interroge à nouveau son histoire et ses héritages culturels, la figure de Choukri Mesli apparaît comme celle d’un passeur : entre tradition et modernité, entre création et combat, entre silence et mémoire. Son œuvre, exigeante et poétique, reste un jalon essentiel pour comprendre la construction d’une expression artistique algérienne libre et contemporaine.
Le groupe Aouchem : tatouer la mémoire sur la toile
Fondé en 1967 à Alger par Choukri Mesli et Denis Martinez, le groupe Aouchem constitue un moment clé dans l’histoire de l’art algérien post-indépendance. Son ambition : créer une nouvelle esthétique nationale, enracinée dans les signes ancestraux des cultures nord-africaines, notamment berbères, tout en s’inscrivant dans une démarche résolument contemporaine.

de la gauche vers la droite: Choukri Mesli, Mustapha Adane, (debout), Saïd Saïdani, Mohamed Benbaghdad et Denis Martinez (un genou à terre).
Aouchem puise dans les motifs traditionnels — tatouages, signes rupestres, calligraphies, symboles géométriques — pour les transposer dans une écriture plastique nouvelle. Il ne s’agit pas de folkloriser l’art populaire, mais de lui redonner sa puissance évocatrice dans un contexte moderne, comme une réponse artistique à la décolonisation.
Le groupe, informel mais influent, marque une rupture avec le modèle académique hérité de la période coloniale. En réinvestissant les codes graphiques du patrimoine algérien, il contribue à poser les fondations d’une identité artistique propre, à la fois ouverte sur le monde et fidèle à ses racines.