Afrique : la théorie des œufs cassés


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Etats en faillite, coups d’état permanents, les ilots d’espoir et la croissance positive ne changent pas encore la donne ni la perception de l’Afrique dans le monde.

On ne fait pas, a-t-on souvent énoncé, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. En Afrique, de manière générale, on a cassé bien des œufs sans avoir jamais fait d’omelettes, on y fait la guerre pour la guerre, comme d’autres naguère l’art pour l’art. Et il y a peu d’exemples connus de guerres qui aient abouti au progrès, de guerres qui aient été des conquêtes de quoique ce soit.

L’industrie de la haine n’a en Afrique développé aucun art de la douleur, aucune littérature de la souffrance, aucune ingénierie de l’espoir, la guerre a aidé à détruire, mais alors jamais à créer : les occidentaux pourtant si sensibles aux drames collectifs ne se sont fait des Africains que l’image qu’ils ont filmée, ils en savent ce qu’ils en ont écrit, les Africains eux-mêmes n’ont rien pu leur vendre de l’esclavage et de la colonisation qu’ils perpétuent en leurs propres termes dans leurs pays.

Le cas particulier du Cameroun interroge. C’est que ce pays d’Afrique centrale semble tellement à la merci d’un hasard, d’une étincelle, que, indifféremment, après Biya, la paix et la guerre seraient chacune des demi-surprises. Certes, le régime de Yaoundé a une provision importante d’armes toutes prêtes dont il peut se servir contre son peuple, s’il venait aux Camerounais l’envie de remettre en question l’amour que monsieur Biya leur a commandé ad vitam aeternam. Mais quand on impose la paix d’un seul, on s’expose à la guerre de tous. Avec les « hommes forts » c’est toujours la même histoire, on les accepte tant qu’ils sont là et on les vomira sitôt qu’ils seront près de la porte de sortie ou en prendront le chemin.

La paix, au sens d’absence de guerre, ne se fait pas toute seule, elle ne va pas de soi. Les Camerounais savent que ce sont eux qui font la paix. La guerre en revanche a des ressorts qui leur échapperaient totalement, notamment l’implication de la France ou ces mercenaires postés chez ses voisins les plus douteux… Quant aux dirigeants de l’opposition camerounaise, ils ne craignent pas tant la guerre, qu’ils n’en fuient les responsabilités, ils rêvent d’une guerre qui leur tomberait du ciel et qu’ils salueraient de leur caution.
Quand on voit les désordres engendrés par le printemps arabe (Tunisie, Lybie, Syrie, Egypte, etc.), on se félicite qu’il soit resté arabe.

Et l’on conclut de ces révolutions qui depuis 50 ans n’ont rien révolutionné qu’il faut se passer des guerres, de plus en plus ouvertement soutenues par les Occidentaux, moins par peur du combat que par volonté de rattraper le retard pris par rapport au reste du monde. La paix actuelle au Cameroun vaut bien finalement ce qu’elle coûte de renoncements et d’ambitions irréalisées aux rivaux de Biya. L’index ci-après met au même rang la Syrie, en état de guerre mondiale, et le Cameroun, « havre de paix »… Qu’adviendrait-il si l’étincelle s’allume et le feu prend ?

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Éric Essono Tsimi est un intellectuel, écrivain et chercheur d'origine camerounaise, reconnu pour ses analyses pointues sur les dynamiques sociopolitiques en Afrique, la francophonie et les questions postcoloniales. Auteur prolifique, il aborde des thématiques variées allant de la critique littéraire à la réflexion sur les identités culturelles africaines dans un monde globalisé. Son travail se distingue par une approche critique des rapports de pouvoir, notamment dans les relations entre l'Afrique et les anciennes puissances coloniales. En tant que chroniqueur et essayiste, Éric Essono Tsimi apporte un regard incisif sur l'actualité, en articulant ses réflexions autour des enjeux de souveraineté, de justice sociale et de mémoire historique. Engagé dans le débat public, il intervient régulièrement dans des conférences, des médias et des publications académiques, contribuant à nourrir la réflexion sur les défis contemporains du continent africain et de ses diasporas.
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